Il est midi, ma mère m’envoie à la poste. J’y vais en tra?nant les pieds, mais on ne refuse rien à sa mère. Je m’installe patiemment dans la queue. Au guichet un homme un noir discute avec un agent de la poste, il semble avoir oublié quelque chose. Il revient peu après muni du document manquant et reprend sa place dans la file d’attente. Une dame se fache alors : ? Non mais ! Tous les mêmes, ces gens-là ! ? s’exclame elle. ? Quoi ? Comment ?a tous les même ? ? lui asséne une autre dame, probablement d’origine africaine (son accent ne trompe pas).
? Oui, ajoute la dame, vous, là, vous ne voulez jamais vous fatiguer, il ne peut pas faire la queue comme tout le monde, celui-là ? Moi, j’en ai plus que marre, oui, des Noirs, on était tranquille, avant, dans le quartier. ? Choquée, j’aurais aimé intervenir mais je n’ai rien dit. Mais d’autres, Arabes et Noirs, réagissent, protestent. J’avais 16 ans, et c’était la toute première fois que j’étais confrontée de cette fa?on au racisme.
Hélas, ce ne sera pas la dernière. Durant deux ans, j’ai travaillé à Neuilly-sur-Seine. Un jour, alors que des grèves dans les transports perturbaient le trafic en région parisienne, je m’attable dans un café neuilléen, ? Le Winston ? pour ne pas le nommer, en attendant de rejoindre mon travail. Je fais comme tous les jeunes de mon age, je sors mes cours et veux commander un chocolat chaud : ? Monsieur, s’il vous pla?t, Monsieur, s’il vous pla?t. ?
Mais ce n’est pas le serveur auquel je m’adresse, en l’occurrence un Blanc, qui vient prendre la commande, mais son collègue d’origine maghrébine, alors que celui-ci se trouve à l’autre bout de la brasserie au moment où j’interpelle le premier serveur. Mais je ne me fais pas plus d’idée que cela. Le chocolat chaud arrive, je le bois, révise mes cours, un couple très charmant s’installe à coté de moi. Ils doivent probablement être du coin, car le serveur qui n’a pas pris ma commande vient à eux au premier appel.
Il est l’heure pour moi de partir. Au moment de réclamer l’addition, bis repetita. J’appelle le serveur à cinq reprises. Mais rien ! Pendant ce temps, il s’occupe de cinq autres clients. Je commence à me poser des questions. ? Bon, je fais une scène ou pas ? ? me dis-je à moi-même. Non, ?a ne servirait à rien. Un homme assis juste à coté de moi, choqué par l’attitude du serveur, vient à mon secours : ? Eh bien, Monsieur, vous ne voyez pas que la damoiselle vous appelle depuis tout à l’heure, avant même que toutes ces personnes n’arrivent ! ? Merci, merci, mais le mal est fait.
En sortant, je verse quelques larmes et réalise ce qui vient de se produire. Je me souviens m’être dis : ? Moi, victime de racisme ? Non, ce n’est pas possible. ? Mais si, c’est possible. A quoi bon pleurer, ils n’en valent pas la peine. C’est donc un peu plus forte que je ressors de cette mésaventure, bien que blessée.
Autre scène. Je suis dans le RER E et, de bonne humeur, m’en vais faire les magasins à Rosny 2. J’avais vu une superbe veste chez Zara sur le boulevard Haussmann, mais il n’y avait plus ma taille. J’étais prête à faire tous les Zara de Paris. Pour être s?re de l’avoir, autant aller à Rosny, c’est à coté de chez moi. Je suis là assise à l’étage, deux femmes me font face, discutant en créole, et une troisième lit un livre. Agacé par le bruit de la conversation des deux femmes parlant créole, un homme les interpelle : ? Oh ! Faites moins de bruit ?, dit-il.
Celles-ci baissent dans d’un ton mais l’emballement de leur conversation fait que le son remonte quelques instants plus tard. ? Faites moins de bruit, c’est pas possible, j’ai envie de réfléchir ?, intervient l’homme à nouveau. ? Comment ?a, de réfléchir, lui rétorque l’une d’elles, c’est pas ici qu’on réfléchit, c’est chez soi. ? ? Eh bien, justement, moi, je suis chez moi ici ?, assène-t-il. Clash dans le wagon. Une dame lui crie : ? Et moi, je suis où, moi qui suis antillaise ? On est tous chez nous, ici, tous les Noirs qui sommes dans ce wagon, alors Monsieur, arrêtez vos propos racistes ! ?
L’homme nie être raciste. Cette fois-ci, je prends part à la dispute : ? Ne niez pas, Monsieur, vous l’avez dit, que signifie selon vous, alors, vos propos ? Vous commencez à vous rendre compte de votre bêtise, peut être…? D’un coup d’un seul, l’homme lache ce qu’il a dans le ventre : ? C’est vous qui me dérangiez avec votre dialecte, on est en France, quand même, parlez fran?ais ! ? Voyant qu’il va trop loin et que nous le mena?ons de porter plainte, il change de wagon à la station suivante.
Personne de nous n’a porté plainte, mais c’est avec un grand plaisir que j’ai répondu à ce Monsieur qu’il se trompait, car ici, c’est chez moi. Ses paroles ne m’ont même pas blessée, elles m’ont juste fait rire. Cet homme n’a pas compris que la société fran?aise d’aujourd’hui est une société de mixité. Et lui en incarne une partie, celle qui, parfois, ne nous reconnait que comme des membres entièrement à part et pas à part entière.
J’en entends plein, pour ainsi dire tous les jours, des histoires faisant état de propos racistes ou de discrimination à l’embauche en raison de son nom ou de sa couleur de peau. Moi-même, je ne saurais vous dire combien de fois j’ai ressenti un regard pesant ou un comportement bizarre à mon égard en rapport avec le pigment de ma peau. Alors, il arrive qu’avec certaines de mes amies, on en rigole : ? On est vraiment fichues, je suis une jeune femme, noir, habitant en banlieue, de surcro?t dans le 93, on fait comment pour trouver un boulot avec ?a ? ?
J’ai 20 ans, je suis étudiante en droit, fran?aise d’origine bénino-togolaise, fière de mes origines, fière d’être fran?aise. Actuellement, je suis en échange universitaire au Canada et je me rends bien compte à quel point j’aime la France. Il ne faut pas compter sur moi pour baisser les bras.
Axelle Adjanohoun
montre cartier
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